François Fillon et Sens commun : une alliance stratégique au service des « valeurs chrétiennes »

ADN. Si François Fillon devient président de la République, le gouvernement pourrait accueillir des membres de Sens commun, cette émanation politique de La Manif pour tous. Retour sur le mariage de raison entre un catholique discret et des cathos conservateurs qui ont réussi à noyauter la droite.

 

Alors que les bruits de couloir allaient bon train, François Fillon l’a confirmé dimanche dernier sur la station juive Radio J : Sens commun pourrait, « pourquoi pas », faire partie de son gouvernement s’il accédait à la fonction suprême. « Sens commun fait partie des hommes et des femmes qui sont fiers de leur pays, attachés à leurs traditions, pour lesquels j’ai beaucoup de respect », a développé le candidat des Républicains. Revendiquant 9 800 membres, soit 3,5 % seulement des 275 000 adhérents des Républicains, l’émanation politique de La Manif pour tous a pourtant réussi à peser de tout son poids sur la candidature de l’ancien Premier ministre.

 

Des manifs à la politique politicienne

C’est dans les rangs des manifs contre la loi Taubira que naît l’idée de créer un mouvement pour porter la voix de la famille traditionnelle sur la scène politique. Après la promulgation du texte ouvrant le mariage civil aux couples de même sexe le 17 mai 2013, plusieurs personnalités issues de la droite ou d’associations catholiques conservatrices constatent l’échec de la rue. C’est ainsi que Sens commun voit le jour, le 4 novembre, dans le but affiché de peser au sein de ce qui s’appelait encore l’UMP.

Officiellement, le mouvement n’a rien à voir avec La Manif pour tous, le collectif d’associations qui a fait battre le pavé à plusieurs centaines de milliers de personnes contre le “mariage pour tous” en 2013. Mais à y regarder de plus près, les connexions ne manquent pas, rien que parmi les cinq cofondateurs. Marie-Fatima Hutin, trésorière, a été l’une des figures de proue déguisées en Marianne en tête des cortèges. Arnaud Bouthéon, un autre cofondateur, a été directeur de cabinet de Frigide Barjot, la plus médiatique des porte-paroles du collectif. Même Madeleine de Jessey, porte-parole de Sens commun, a cofondé Les Veilleurs, collectif associé à La Manif pour tous connu pour ses veillées ponctuées de lectures publiques et de chants. Enfin, le chef d’entreprise nantais Sébastien Pilard, premier président de Sens commun, a été responsable Grand Ouest du collectif anti-loi Taubira.

C’est ce dernier, sarkozyste invétéré, qui pousse l’association à se tourner dans un premier temps vers Nicolas Sarkozy pour inscrire ses idées à l’agenda politique. En campagne pour la présidence du parti, l’ancien président de la République décide finalement de ne pas toucher à la loi Taubira si la droite prend le pouvoir. La rupture est consommée. L’occasion parfaite, pour François Fillon, de s’engouffrer dans la brèche.

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Un virage stratégique payant

Contrairement à ses concurrents à la primaire de la droite et du centre Hervé Mariton et Jean-Frédéric Poisson, le député de Paris n’a jamais mis les pieds dans les marches conservatrices de 2013 et ne souhaite pas une abrogation totale de la loi Taubira. Mais, dès 2012, il se prononce pour l’interdiction de l’adoption plénière aux couples de même sexe. Un argument décisif pour le nouveau président de Sens commun Christophe Billan, qui choisit de miser sur lui. Le 1er septembre, l’association lui déclare officiellement son soutien.

Plusieurs sondages Ifop ont montré comment le vote catholique et celui des sympathisants de La Manif pour tous avaient aidé François Fillon dans sa victoire à la primaire. Au premier tour, 59 % des catholiques pratiquants et 48 % des non-pratiquants lui auraient accordé leur voix, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé suivant très loin derrière. Puis 87 % des votants se disant « très proches » du collectif anti-loi Taubira auraient préféré lui faire confiance plutôt qu’au maire de Bordeaux, qui souhaite garder le texte en l’état.

Dès lors, François Fillon et Sens commun ne se quittent plus. En décembre, lorsque le candidat rend publique la composition de son équipe de campagne, deux noms familiers apparaissent dans l’organigramme : Madeline de Jessey au pôle « société civile » et Christophe Billan au pôle « animation-mobilisation ». La greffe prend : les militants de l’association seraient désormais les plus actifs sur le terrain, au sein des comités locaux de soutien à François Fillon, rapporte début mars Le Canard enchainé.


Les cinq mesures phares de François Fillon


La “galaxie” politique de La Manif fournira au candidat ses plus fervents soutiens lorsque, gêné par plusieurs affaires sorties dans la presse, il se verra lâché par plusieurs de ses proches. Selon Jérôme Fourquet de l’Ifop, interrogé par 20 minutes, les sympathisants de La Manif pour tous et de Sens commun forment sa base électorale la plus solide. Début mars, les militants de Sens commun participent activement au rassemblement place du Trocadéro à Paris, qui devait démontrer que le candidat n’était en rien isolé. Valérie Boyer et Bruno Retailleau, idéologiquement très proches de l’association, restent eux aussi solidaires de François Fillon. Même la présidente de La Manif pour tous, Ludovine de La Rochère, le soutient. L’ex-égérie du mouvement Frigide Barjot lance en février, sur le site Change.org, une pétition de soutien au candidat qui « défend la famille et la filiation ».

Un programme labellisé « chrétien » ?

Si François Fillon a déjà des idées plutôt conservatrices, la vague de La Manif pour tous le pousse à aller encore plus loin. Catholique pratiquant irrégulier, discret sur sa religion dans son exercice du pouvoir, il opère un virage dans son livre de campagne Faire, publié en 2015, dans lequel il met en avant son éducation catholique et la foi qu’il en a gardé. Dans une lettre adressée aux évêques de France en octobre 2016, il se targue de défendre des « valeurs héritées du christianisme et des Lumières ». Au lendemain de sa victoire à la primaire de la droite et du centre, il se revendique sur TF1 « gaulliste et, de surcroît, chrétien ».

C’est sur le droit à l’avortement, question chère à Sens commun, que l’influence de l’association frappe le plus. Alors que le député de Paris approuvait en 2014 une résolution socialiste visant à défendre ce droit aux échelles nationale et européenne, il infléchit son discours à la veille de la primaire. En juin 2016, en meeting à Aubervilliers, il affirme que « compte tenu de [sa] foi personnelle, [il ne peut] pas approuver l’avortement », bien que ce soit selon lui « un droit sur lequel personne ne reviendra ». En février 2017, il s’oppose à l’Assemblée nationale au délit d’entrave numérique à l’IVG, qui cible les sites internet tentant de dissuader les femmes d’avorter. Si Sens commun trouve encore le candidat de droite trop modéré sur les questions du droit à l’avortement et de défense de la famille traditionnelle, le mouvement espère bien peser encore suffisamment pour le pousser progressivement à radicaliser ses positions.

S’il est difficile de savoir à l’avance quelle place pourrait occuper Sens commun dans un hypothétique gouvernement de droite, le mouvement pense déjà à l’après : il a réussi à faire investir cinq de ses membres pour les élections législatives, une illustration éloquente de son importance démesurée par rapport au nombre de ses sympathisants.

 

Timothée de Rauglaudre


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