Marine et Jean-Marie Le Pen : écoutez la différence

Quinze ans après son père, Marine Le Pen s’est qualifiée pour le second tour de l’élection présidentielle. Mais au fond, qu’est-ce qui a vraiment changé par rapport au programme de Jean-Marie Le Pen ?

 

« À sa place, j’aurais fait une campagne à la Trump », a déclaré Jean-Marie Le Pen au micro de France Inter, regrettant que Marine Le Pen n’ait pas joué ses meilleurs cartes. Il n’y a d’ailleurs pas que sur leur stratégie de communication que le père et la fille ne sont pas d’accord. Cette campagne « trop cool » que regrette le fondateur du parti renvoie directement à la stratégie de dédiabolisation du Front National. Un cheval de bataille pour Marine Le Pen qui s’efforce à marquer sa différence par rapport à la présidence de son père. Objectif : élargir sa base électorale. Et à ce jeu-là, la forme y est aussi pour beaucoup.

 

 

Sur le plan économique, Marine Le Pen incarne une réelle rupture par rapport à son père. La candidate à l’élection présidentielle a en effet introduit des thèmes jusqu’à présent peu développés par le parti. À commencer par l’importance du rôle de l’Etat. Dénonçant l’échec de l’ultralibéralisme, Marine Le Pen, lors du débat du 4 avril sur TF1, n’hésitait pas à encourager le « patriotisme économique » et « le retour à un Etat stratège », concernant notamment l’avantage aux entreprises françaises dans la commande publique.

 


Présidentielle : Marine Le Pen prône le… par Lopinionfr

 

De Reagan à l’anti-libéralisme

Cette importance de l’État, c’est justement tout ce qu’honnit Jean-Marie Le Pen. Dans les années 1970 et 1980, le fondateur du Front national, imprégné de l’héritage poujadiste, avait adopté une ligne économique libérale et anti-fiscaliste. Partisan d’un État aux pouvoirs limités, Jean-Marie Le Pen n’hésitait d’ailleurs pas à se comparer à Ronald Reagan, figure de prou du tournant libéral et de la figure minimaliste de l’État chère aux années 1980. Interrogé sur la comparaison qu’on lui prête avec le président américain, Jean-Marie Le Pen confirme. Une aspiration pour le libéralisme telle qu’en 1986, le programme du FN intègre ces problématiques, fustigeant l’idée d’État Providence de la politique socialiste. Une inspiration qui perdurera jusqu’en 2007 où le programme de Jean-Marie Le Pen soutient les privatisations et propose de distribuer 60 % des entreprises publiques aux « familles françaises et aux contribuables ».

C’est aussi la place du vocabulaire économique qui a pris une place prépondérante dans les discours de la candidate. Et pour cause : le Front national souffre depuis toujours d’un déficit de crédibilité dans son programme économique, peu développé et peu cohérent à l’époque de Jean-Marie Le Pen. Le défi de la fille : le rendre crédible dans un contexte de crise économique. Ce changement de ton et d’idées dans la stratégie économique du parti ne doit pas faire oublier le fond de l’histoire : une stratégie électoraliste.

 

Présidentiable

Car c’est bien là une autre différence de taille entre les ambitions de la fille et celles de son père. Si Jean-Marie Le Pen semble a inscrit son parti dans la contestation et la provocation, loin de toute responsabilité régalienne, c’est bien comme un parti de gouvernement que Marine Le Pen veut désormais présenter le Front national. Un changement de ton symbolisé par le logo choisi par la candidate pour l’élection présidentielle : la flamme bleu-blanc-rouge a disparu pour laisser la place à une rose bleue.

Les dérapages en direct, c’est aussi un terrain sur lequel Marine Le Pen souhaite se démarquer de son père. En moins d’une semaine d’écart, en avril 2015, le fondateur du parti réitère à la fois ses propos sur les chambres à gaz comme « détail de l’Histoire » dans une interview sur BFM TV avant d’expliquer qu’il n’a « jamais considéré » le maréchal Pétain comme un « traitre » dans les colonnes de Rivarol. S’en est trop pour Marine Le Pen qui convoquera une « assemblée extraordinaire ». En novembre 2016, Jean-Marie Le Pen sera finalement exclu du parti mais gardera sa fonction de président d’honneur.
Une énergie mise dans la normalisation du parti qui rend difficilement compréhensible les propos récents de Marine Le Pen sur la rafle du Vel d’Hiver du 16 et 17 juillet 1942. Invitée sur le plateau du Grand Jury-RTL, Le Figaro, LCI le 9 avril 2017, la candidate avait soutenu que « la France n’était pas responsable ».

 


Rafle du Vel d’Hiv: Les propos de Marine Le… par 20Minutes

 

L’Europe. Sujet central dans la campagne présidentielle

Si Marine Le Pen en fait aujourd’hui l’échec total de la politique européenne, le parti de Jean-Marie n’était pas sur la même longue d’ondes. En 1978, il souhaite « européaniser les forces armées » tandis que devant ses militants en 1988, le tribun réclame la construction d’une « Europe politique, économique et militaire ». C’est au début des années 1990 que le changement va s’opérer. « Jusqu’à la chute du mur, l’Europe représente à la résistance à la menace de l’Est », explique Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême droite, à Libération. « Cette menace disparue, ne reste selon le FN qu’une oligarchie technocratique et mondialiste ». Le parti doit donc se trouver un nouvel ennemi. Une position anti-européenne qui ne changera plus et deviendra centrale avec Marine Le Pen.

C’est aussi sur la ligne sociale de son programme que Marine Le Pen veut faire la différence. Durant la campagne de 2012, la présidente du parti se déclare favorable à un abaissement de la retraite à 60 ans. Une idée jugée « ridicule » par Jean-Marie Le Pen : « J’ai essayé d’expliquer à Marine Le Pen et à ses conseillers que c’était une erreur. (…) Moi, à la tête du FN, pendant des décennies, je l’ai [la retraite] demandé à 65 », explique l’homme politique dans un entretien accordé au journal Rivarol.

Un tournant idéologique qui s’explique également par le changement de profil des électeurs du Front national. « La difficulté pour le Front national a toujours été de concilier les attentes économiques et sociales opposées de son électorat, principalement les classes populaires et les professions libérales », explique Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite, dans les colonnes de Libération. En 1984, lors de son premier succès aux élections européennes, le parti fait son plus gros score chez les catégories socio-professionnelles les plus aisées et les plus instruites de la population, traditionnellement acquises à droite et exaspérées par l’arrivée des socialistes au pouvoir. Mais en 1995, un sondage va faire l’effet d’une bombe au sein du parti : 30 % des ouvriers et 25 % des chômeurs ont choisi de mettre un bulletin pour Jean-Marie Le Pen dans l’urne. Le parti va devoir adapter son offre électorale. Une adaptation qui va s’accélérer avec l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti en 2011.

Mais si les Le Pen aiment s’afficher unis lors des meetings, la famille semble aussi faire partie des points de divergences. Son image de femme moderne, active et divorcée – et pas seulement de « fille de » – Marine Le Pen s’en est servi jusque dans son clip de campagne ou dans les tracts distribués, aux allures de magazine féminin.

 

 

Un changement certain avec l’image de la famille beaucoup plus traditionnelle incarnée par Jean-Marie Le Pen. Réagissant à la remise en cause du droit à l’avortement en Espagne, Jean-Marie Le Pen invitait les femmes à « assumer leur fonction de reproduction », la question principale étant celle « de la vie de l’enfant ». L’abrogation des lois anti-IVG, une position de longue date du FN, qui déjà en 2002 avait provoqué l’opposition de Marine Le Pen.
« Vous nous voyez traduisant les femmes qui auraient avorté devant des tribunaux ? » avait-elle rétorqué à un journaliste l’interrogeant sur la position de son paternel. Une position qu’elle réitérera en décembre 2016 face aux propos de Marion-Maréchal Le Pen évoquant la possibilité de revenir sur le remboursement de l’avortement : « Il n’y aura aucune modification, ni du périmètre, ni de l’accès, ni du remboursement de l’IVG ». Un changement à 180°C par rapport au discours tenu en 2012 où la candidate n’excluait pas des déremboursement pour celles qui profitaient « d’avortement de confort » ou de « récidive ». Cette défense du droit des femmes s’avère pourtant être à géométrie variable, ou plutôt à utilisation variable. « Ce que je vois c’est qu’un certain nombre de droits des femmes sont en train de reculer, notamment sous la poussée du fondamentalisme islamiste », avait déclaré Marine Le Pen sur le plateau de BFM TV le 16 octobre. Le fondamentalisme religieux, c’est bien là que repose l’essentiel de son programme quand il s’agit d’évoquer le droit des femmes.

 

Au-delà des femmes, c’est aux homosexuels que le parti de Marine semble aussi s’intéresser. Une évolution telle qu’elle peut provoquer des tensions au sein du parti d’extrême-droite, longtemps considéré comme homophobe. Et pour cause, Jean-Marie Le Pen est un habitué des propos polémiques : « Je confesse qu’il doit y avoir des homosexuels au FN, mais il n’y a pas de folles. Les folles, on les envoie se faire voir ailleurs ». Des pics fréquentes depuis l’arrivée de Florian Philippot à la vice-présidence du parti en 2012. Marine Le Pen, elle, souhaite passer de cette image provocatrice qui colle au parti à celle d’un Front national capable de diriger le pays. Pragmatisme oblige, la présidente doit élargir sa base électorale et gommer les discours douteux d’autrefois. Une stratégie qui fonctionne car « pour beaucoup de militants, le FN est un nouveau parti depuis 2011 », observe l’historienne Valérie Igounet pour Franceinfo. Aujourd’hui, la candidate affirme qu’il n’est pas question de « démarier » les couples homosexuels si elle accédait au pouvoir. Mais elle n’en oublie pas les fondamentaux du parti : abroger la loi du mariage pour tous et interdire la PMA aux couples de même sexe.

 

 

Outre ces différences de programme, Marine Le Pen semble surtout avoir réussi à édulcorer son discours quand il pourrait effaroucher les spectateurs. Sortie de l’Europe, immigration, sécurité, monde de la finance… Si les thèmes restent constants dans le discours du FN, Marine Le Pen les a désormais mis dans une belle vitrine. « Elle a entrepris une vaste entreprise de récupération lexicale de concepts qui appartenaient au camp républicain ou égalitariste, voire à la gauche (« justice sociale », « patron », « finance ») », analyse Cécile Alduy, professeur de littérature à l’université de Stanford, pour Les Inrocks. Dans cette optique, la candidate surinvestirait des termes comme « République », « droit » et « libre »». « Elle adopte ainsi le vocabulaire et les espoirs des déçus de la gauche et des démocrates, sans pour autant changer le programme du Front national », ajoute la spécialiste.
Ainsi plutôt que d’imposer brutalement ses idées comme avait pu le faire Jean-Marie des années auparavant, Marine Le Pen use désormais de la nécessité de « laisser le choix aux Français » pour disposer d’une solide base de légitimité. La volonté d’organiser un référendum concernant la sortie de l’Union Européenne ou le rétablissement de la peine de mort.

 

 

Pourtant, Marine Le Pen, loin d’avoir rompu avec l’héritage de son paternel, semble surtout être l’auteure d’un double discours selon Cécile Alduy. Double car il s’adapte aux auditoires. « Sur l’immigration par exemple, elle parlera dans les grands médias nationaux de “politique dissuasive” et mettra en avant une rationalité comptable. C’est aux militants des meetings qu’elle réserve la logique xénophobe héritée de son père, avec l’allusion au “grand remplacement” de Renaud Camus (…) ». Double car il fait passer derrière des mots à première vue simple un arrière plan idéologique tacite. Grâce à ce « doublage des mots de la République », la laïcité devient alors un autre moyen de parler du communautarisme et des étrangers, thèmes chers au Front national.

Si les liens politiques entre le père et la fille perdurent, Marine Le Pen doit désormais franchir une autre étape : être capable de faire mieux que son père en remportant le second tour.

 

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Romane Hocquet


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