Whirlpool, une journée dans « la meute »

EN CAMPAGNE. Méconnaissable : mercredi 26 avril, le parking de Whirlpool, s’est changé en théâtre. La bataille de l’entre-deux tours, brusquement délocalisée à Amiens, draine autour du piquet de grève des centaines de journalistes, déterminés aussi à « entendre » les ouvriers. Jusqu’à les submerger.

10h. Troisième jour au piquet de grève. Quand nous arrivons, l’ambiance a changé. Envoyé spécial est en train d’installer son plateau télévisé pour l’émission du lendemain. Ils suivent les ouvriers depuis trois mois. Le célèbre conteneur rouge est ouvert au milieu du parking. Des dizaines de techniciens installent caméras, lumières et micros.

Une vingtaine de journalistes interroge les ouvriers avant la réunion avec Emmanuel Macron, prévue à 12h à la Chambre de Commerce et d’Industrie. À ce stade-là, il n’est pas encore prévu que le candidat vienne au piquet de grève. Et les ouvriers ont prévenu, s’il le fait, il sera mal accueilli : « Personne ne lui serrera la main. ». Certains refusent de parler devant les caméras. Quelqu’un plaisante : « Vous allez finir par vous filmer vous-même ». Ce n’est rien face à ce qui va suivre.

 

« Elle arrive ! Marine est là »

 

12h30, il n’y a quasiment plus de journalistes sur le parking de Whirlpool, tous partis couvrir Emmanuel Macron à la Chambre de Commerce. L’heure est aux merguez et aux saucisses. Alors que nous discutons avec des ouvriers, sandwichs en main, le bruit se répand : « Elle arrive !! Marine est là ». Tout s’accélère. Entourée d’une quinzaine de militants, elle surgit d’un pas rapide, radieuse, main tendue vers les ouvriers, étonnés mais ravis de la voir. Vite, il faut dégainer : vidéos, photos, tweets. On lâche les sandwichs.

 

Marine Le Pen multiplie les accolades, prend des selfies et va « boire un coup » avec les ouvriers présents. Ils sont entre 30 et 40. Beaucoup acclament la candidate frontiste. Certains reprennent les « Marine présidente » entonnés par les militants. Le matin même, plusieurs d’entre eux étaient venus avec des tracts et des croissants. Cela faisait deux jours qu’ils tâtaient le terrain. Toujours bien accueillis.

 

 

Entre temps, quelques journalistes revenus à la hâte surgissent des voitures. Marine Le Pen prend quelques minutes pour leur répondre. Et repart aussi vite qu’elle est arrivée. Elle n’aura pas passé plus d’un quart d’heure sur les lieux. Elle n’était pas venue faire des propositions. Elle tenait surtout à montrer son soutien à un public qu’elle savait acquis, au moment même où son adversaire rencontrait les syndicats.

 

14h. La rumeur enfle sur le parking où se tient le piquet de grève : Emmanuel Macron est annoncé. Fin de l’accalmie. Une épaisse fumée noire monte des pneus que les ouvriers jettent dans les flammes. « Macron nous enfume, alors on l’enfume aussi », ironise l’un d’eux.

 

« La campagne se joue à Amiens »

 

15h, tout s’emballe. « C’est lui ! Il sort à droite ou à gauche d’habitude ? » Le service d’ordre pousse les journalistes qui s’agglutinent contre la voiture. Emmanuel Macron s’extrait du véhicule et se fraie un passage, sous escorte, vers le piquet de grève installé en contrebas.

 

 

Souriant mais crispé, il essaie de répondre à tout le monde, même quand un ouvrier lance un « M. Macron, moi je mettrai du papier toilette dans l’enveloppe. » Il fend la foule, progresse lentement vers le parking où les ouvriers et les fumigènes l’attendent. En équilibre sur un capot, nous saisissons un portrait du candidat. Nous sommes écartées par la bousculade.

Sur place, la bataille des images commence. Twitter en écho. « La campagne se joue à Amiens », écrivent certains. Whirlpool a fait dévier le trajet des deux cars de journalistes accrédités pour suivre sa campagne, 200 environ. Plus tous les autres. Ils courent et slaloment entre les groupes d’ouvriers dans ce qui rappelle par intermittence une scène de guerre. Le vent rabat sur nous une fumée noire qui fait tousser. Près du conteneur, Elise Lucet essaie de sauver son plateau : « Écartez-vous ! Cette plaque par terre, c’est une lampe ! Ne marchez pas dessus ! »

 

 

« Ils sont là pour lui, pas pour nous »

 

Se faire entendre devient impossible. Les ouvriers, excédés, accompagnent Emmanuel Macron sur le parking et ferment les grilles. Ils repoussent les journalistes de l’autre côté du portail. C’est l’escalade. Certains portent les caméras à bout de bras au-dessus du grillage. Les photographes se contorsionnent pour obtenir le meilleur cliché : un peu plus haut, un peu plus près.

 

 

Certains ouvriers les prennent en photo et sourient : « chacun son tour ». Sans colère : la situation leur paraît juste un peu absurde. « Les médias sont là, et c’est ce qu’on voulait. Mais ils sont tellement nombreux qu’on ne peut plus s’entendre. Même eux, comment ils vont faire pour travailler ? »  D’autres désignent Macron d’un signe de tête et soupirent « Ils sont là pour lui, pas pour nous. Ça n’a plus grand-chose à voir avec Whirlpool ».

 

Emmanuel Macron répond aux questions pendant trois quarts d’heure. François Ruffin, journaliste et réalisateur du documentaire Merci Patron et désormais candidat aux législatives,  l’interpelle : « On n’est pas face à un dysfonctionnement de l’économie mais face à son fonctionnement ordinaire. » Lui suit les luttes de Whirlpool depuis 2002. La rencontre est tendue, mais civile. Dans le public, certains s’agacent. Beaucoup pensent qu’Emmanuel Macron n’est venu que parce que Marine Le Pen l’a fait.

 

« On ne se serait jamais attendu à ça »

 

Il avait pourtant décidé avant de savoir : « Au début de la réunion, je lui ai dit ‘C’est moche de ne pas être venu’ » explique Ludovic, représentant CFE-CGC, présent à la réunion. Emmanuel Macron choisit alors de se rendre à Whirlpool. A ce moment là, il ne sait pas que Marine Le Pen est en train d’arriver sur place. C’est Ludovic, informé par un sms, qui le lui apprend. L’enchaînement des événements joue en sa défaveur.

 

 

16h30. Emmanuel Macron, suivi par les journalistes, remonte en voiture. Une averse achève de vider les lieux. L’équipe de tournage d’Envoyé Spécial s’est attardée pour bavarder. Ils quittent la tonnelle sous les applaudissements. « Ils font vraiment du bon travail, » glisse un employé qui les admire pour avoir su « gagner leur confiance ». Le soleil revient. Dehors, on ne voit plus que les gilets jaunes des ouvriers, qui regardent le container rouge partir. « Demain, ça va être le grand vide pour nous » soupirent-ils.  « Mais tant mieux. On ne se serait jamais attendu à ça. »


Joséphine Duteuil et Dune Froment

 
   

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