Mise au point sur… les sondages

MISE AU POINT. Depuis l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis et la victoire du Brexit au Royaume-Uni, de nombreuses critiques se sont levées à l’encontre des instituts de sondages. Ils auraient eu faux sur toute la ligne. En France, les dernières prédictions des sondages et les chiffres du premier tour de l’élection présidentielle ont pourtant été identiques. Qu’en est-il exactement ? Décryptage.

Quel est l’objectif d’un sondage ?

Contrairement à ce que semble indiquer le vent de critiques qui souffle sur les instituts de sondages, leur objectif n’est absolument pas de prédire un scrutin. Un sondage a pour seul et unique but de photographier l’opinion à un instant T sur un sujet donné. Il doit pouvoir constater les dynamiques qui bouleversent les populations. Pour ce faire, il doit être interprété et pas utilisé de manière brute.

Comment réalise-t-on un sondage ?

Depuis les premiers sondages réalisés par l’Ifop en 1938, la France suit la même méthode de sondage, à savoir celle dite des quotas. Il s’agit d’une approche « empirique » qui a vocation à interroger un échantillon représentatif de la population, une France à échelle réduite, en s’appuyant sur les statistiques démographiques de l’Insee. Généralement, on interroge environ 1000 personnes. Ce chiffre serait le meilleur rapport qualité-prix pour les instituts. En effet, une fois dépassée la barre des 1000 interrogés, la marge d’erreur ne baisse plus significativement alors que le prix de démarchage continue à croître.

Cette pratique s’oppose complètement à la méthode aléatoire, que l’on retrouve aux États-Unis et au Royaume-Uni, où les individus sont souvent démarchés au hasard. Cette approche est dite “probabiliste”. Des algorithmes effectués par des ordinateurs sélectionnent des échantillons à partir d’une base d’individus. Cette méthode a l’avantage d’être objective, et donc d’empêcher toute interprétation humaine préalable. Mais elle reste aléatoire et nécessite, pour être pertinente, d’interroger un grand nombre de personnes, ce qui n’est pas toujours respecté. Logiquement, plus il y a de personnes interrogées, moins la marge d’erreur est élevée.

Concernant les biais utilisés par les instituts pour entrer en contact avec les répondants, une évolution est à constater depuis quelques années. En effet, les instituts délaissent le « face-à-face », trop coûteux, et le téléphone, chronophage. Il faudrait environ huit coups de téléphone pour qu’un individu accepte d’être interrogé, soit un taux de réponse de 12 %. Aujourd’hui, environ 75 % des sondages se font sur Internet. Les personnes interrogées se voient proposer d’intégrer un panel, le plus souvent constitué par un prestataire extérieur. En répondant aux questions, elles gagnent des points qu’elles peuvent échanger contre des bons d’achats ou une rémunération. La plupart du temps, elles se voient proposer une grande diversité de sujets de questionnaires. Les répondants dont le comportement est jugé suspect sont repérés puis exclus de l’échantillon.

Les sondages sont-ils représentatifs ?

Si certains louent les bienfaits d’Internet, d’autres pointent toujours des failles qui lui sont inhérentes. Généralement, deux catégories de personnes sont touchées : les plus motivés à répondre et ceux qui veulent gagner des prix. L’électorat « éruptif » du Front National peut donc être sur-représenté, alors qu’il était, avant Internet, sous-estimé. Et celui dit de « centre-gauche » serait, lui aussi, plus enclin à répondre aux sondages que l’électorat de droite. D’autant qu’il est parfois possible de voter plusieurs fois. Certaines personnes s’ingénieraient également à voter au hasard pour afficher le résultat. Souvent, quand un média commande un sondage sur Internet, il s’adresse à son lectorat, ce qui n’est jamais neutre. Sur Internet, les jeunes de 18 à 24 ans seraient plus réticents à répondre et généralement impatients, d’où une tendance à quitter le questionnaire avant la fin. En plus d’une certaine méfiance du côté des répondants, ce sont maintenant les instituts de sondage qui regardent d’un œil suspect les réponses des interrogés.

Ce problème de représentativité est parfois rendu plus compliqué, notamment dans le cadre de primaires internes aux partis politiques. Il faut, dans ce cas précis, d’abord évaluer le nombre de votants et parfois établir des scénarios. Autre donnée à prendre en compte, les instituts ne prennent pas en compte les personnes qui ne sont pas encore inscrites sur les listes électorales. Tout sondage effectué avant la clôture des inscriptions aux listes est donc nécessairement incomplet. Enfin, se constate une difficulté d’appréhender le vote blanc, souvent confondu dans les études avec l’abstention.

Appréhender la difficulté

Forcément, les instituts sont contraints à opérer un rééquilibrage, ou plutôt ce qu’ils appellent un « redressement ». S’ils constatent un défaut de représentativité, ils mettent en perspective les réponses obtenues avec des calculs complexes. La plupart du temps, ils réutilisent les résultats des derniers scrutins. À l’élection présidentielle de 1995, cela a conduit à une erreur généralisée. Tous les sondages avaient donné Lionel Jospin en troisième position parce qu’avaient été pris en compte les résultats très mauvais de la gauche aux législatives de 1993. Autre type de rééquilibrage : l’affectation à chaque répondant d’un poids plus ou moins grand selon sa qualité de représentation dans l’échantillonnage par rapport à sa proportion réelle dans population.

Afin d’éviter d’éventuelles dérives, une Commission des sondages a été créée en 1977. Cette autorité administrative indépendante doit encadrer « l’objectivité et la qualité des sondages publiés ou diffusés ». Les instituts sont désormais tenus d’accompagner leurs études d’une notice explicative, précisant l’échantillon étudié, les corrections opérées, les marges d’erreurs et l’intégralité du questionnaire proposé. Depuis avril 2016, les notices sont publiées sur le site de la dite commission dont le seul pouvoir est d’imposer des mises au point.

Les sondages : une prophétie auto-réalisatrice ?

Beaucoup d’observateurs confèrent aux sondages le pouvoir d’influencer les scrutins, de dicter le résultat des élections. À leur crédit, la dernière réforme du temps de parole, synonyme d’une collusion directe avec le déroulement de la campagne. Le temps de parole des candidats est désormais établi selon plusieurs paramètres, dont les sondages portants sur les intentions de vote. Des critiques se sont élevées contre cette réforme, en cause l’attribution d’un rôle institutionnel au travail, non-contrôlé, des statisticiens.

Selon certains sociologues, les citoyens, en lisant un sondage, peuvent être influencés de différentes manières. Deux types d’électeurs sont ainsi avancés. Tout d’abord, le bandwagon, qui désigne l’électeur qui rejoint le vainqueur annoncé en cours de campagne. Puis, son pendant opposé, l’underdog, l’électeur qui décide d’opter pour un outsider en fonction des estimations de vote. D’autres effets importants ont été constatés. Par exemple, certains sympathisants peuvent ne pas aller voter pour un candidat parce qu’il est donné gagnant. Un sondage peut donc pousser un citoyen à mettre un bulletin dans l’urne, comme l’en dissuader. Quoi qu’il arrive, cela le pousse toujours à calculer. Pourtant, le but d’un sondage est tout autre.

Comment rendre aux sondages leur fonction originelle ?

Même selon les détracteurs de « l’ivresse des sondages », comme Alain Garrigou, il n’y aurait pas d’alternative à ces études. Difficile de s’en passer, surtout dans un pays comme la France, qui serait le pays d’Europe le plus friand de sondages. La solution pourrait venir d’une prise de conscience collective des lecteurs de sondage. Lire avec un esprit critique, ne pas prendre les chiffres comme argent comptant, consulter la fiche méthodologique du sondage, sont autant de moyens de rendre aux sondages leur fonction originelle. D’un autre côté, il faudrait que les différents médias qui les utilisent les analysent proprement et ne les proposent pas comme une donnée brute. L’objectif est de rendre aux études d’opinion leur fonction première afin qu’ils puissent œuvrer à la rationalisation de la vie politique.

Au Royaume-Uni, les instituts avaient donné, à tort, le Parti travailliste gagnant en 1992 et en 2015. Depuis, la BBC a publié une directive sur les traitements des sondages. Il est désormais interdit d’ouvrir un journal télévisé sur un sondage et une étude doit toujours être incluse dans une analyse et n’être jamais le sujet principal.

C’est donc malgré lui que le sondage a dépassé son but premier. Beaucoup de reproches sont faits, mais un sondage n’est pas là pour pronostiquer un scrutin sinon proposer un instantané de l’opinion.

Andréa La Perna

 
   

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