« Il n’y a pas de porosité entre les électorats de Mélenchon et Le Pen »

ENTRETIEN. Contrairement à ce que souhaiteraient ses dirigeants, le Front national n’a pas capté d’anciens électeurs de gauche – ou très peu. S’il est devenu le premier parti politique chez les ouvriers, c’est en séduisant de nouvelles générations à partir des années 1990. Si la gauche veut reconquérir les ouvriers au FN, cela passera également par la mobilisation de nouvelles générations, estime le spécialiste en sociologie électorale Florent Gougou.


Florent Gougou est maître de conférences en Science politique à Sciences Po Grenoble et spécialiste de sociologie électorale. Il a travaillé sur le vote des ouvriers en France et en Allemagne depuis 1945. Il a publié l’article Les ouvriers et le vote Front national. Les logiques d’un réalignement électoral, in Les faux-semblants du Front national, Paris, Presses de Sciences Po, 2015.


 

Quand commence le glissement du vote ouvrier vers le Front national ?

 

Florent Gougou : Il faut distinguer deux temps dans l’évolution du vote ouvrier. D’abord, un désalignement des ouvriers avec la gauche qui commence dans les années 1970 avant même la pratique du pouvoir par la gauche – à partir de 1981. À cette époque, ils votent encore massivement pour les partis de gauche mais déjà s’engage une diminution du vote ouvrier en leur faveur : ils se droitisent.

 

Sans pour autant se tourner vers le Front national à cette époque ?

 

Cela se fait dans un second temps. Au milieu des années 1980, l’électorat ouvrier de droite se radicalise. C’est dans cet électorat que le Front national perce. Dès les élections européennes de 1984, il réalise des scores de 20 % dans la vallée de l’Arve en Haute-Savoie, à Oyonnax dans l’Ain ou encore en Alsace. Des territoires qui sont des terres ouvrières de droite. À partir de ce moment, il y aura toujours un vote Front national supérieur au vote de droite chez les ouvriers.

 

Par la suite, l’électorat ouvrier du Front national est-il toujours issu de la droite ?

 

Dans les années 1990, un autre phénomène est à l’origine de la progression du Front national chez les ouvriers : la mobilisation de nouveaux électeurs et le renouvellement des générations. On observe une poussée frontiste dans la Somme, l’Aube, la Haute-Marne, la Meuse et les Vosges. Dès les années 1990, il y a un léger “survote” des ouvriers en faveur du Front national. À partir de ce moment, le parti s’adapte à son électorat et s’érige en représentant des petits. En 2002, au soir du premier tour, Jean-Marie Le Pen en appelle aux « ouvrières et ouvriers de toutes ces industries ruinées par l’euromondialisme de Maastricht ».

 

« Dès les années 1990, la mobilisation de nouveaux électeurs et le renouvellement des générations alimentent le vote ouvrier FN »

 

Ce sont donc de nouveaux ouvriers et non d’anciens électeurs de gauche qui votent pour le Front national ?

 

Oui, même s’il en existe bien sûr. Il ne faut pas le négliger mais si on se concentre sur des cas minoritaires, on manque l’histoire principale. On voit dans les enquêtes que ces ouvriers des années 1990 qui se tournent vers le Front national ne se situent ni à droite ni à gauche.

 

Pourquoi se tournent-ils vers le Front national ?

 

Il y a mille raisons de voter pour le FN mais in fine ce qui fait qu’on vote pour ce parti, c’est l’hostilité à l’immigration. Une enquête Ipsos réalisée après le premier tour montre que 69 % des électeurs du Front national citent l’immigration comme motif de leur vote. Le rejet de l’immigration ne suffit pas à voter pour le FN mais c’est une condition nécessaire.

 

« In fine, ce qui fait qu’on vote pour ce parti, c’est l’hostilité à l’immigration »

 

Les ouvriers sont donc plus sensibles à la question de l’immigration ?

 

Historiquement, les ouvriers ont toujours été la catégorie de la population la plus hostile à l’immigration. Une enquête du Cevipof réalisée en 1969 et appelée « L’ouvrier français en 1970 » montrait que ce qui les unissait avant tout était le rejet de l’immigration [ndlr : dans cette étude, 71,3 % estimaient qu’il y avait « trop de Nord-Africains » et 58,7 % qu’il y avait « trop d’Espagnols et de Portugais »]. Ce rejet a eu tendance à reculer avec le temps mais reste plus important chez les ouvriers que chez les autres catégories de la population.

 

Même s’ils sont hostiles à l’immigration, les ouvriers au moment de cette étude votent encore pour les partis de gauche : pourquoi cet électorat glisse-t-il ensuite vers le Front national ?

 

Les nouveaux ouvriers qui se tournent vers le FN ont les mêmes caractéristiques que leurs parents : le même niveau d’instruction et des ressources économiques toujours limitées. Les raisons de ce glissement ne sont pas à chercher de ce côté-là mais plutôt dans les enjeux autour desquels se politisent les ouvriers. Jusque-là, il s’agissait d’enjeux socio-économiques, désormais la polarisation politique se fait sur des questions culturelles, dont celle de l’immigration.

 

« La porosité entre les électorats Mélenchon et Le Pen, c’est une construction médiatique et une construction du Front national »

 

La gauche peut-elle espérer reconquérir cet électorat ouvrier ?

 

Si les partis de gauche veulent remobiliser les ouvriers en leur faveur, cela passera par un discours qui insiste sur les enjeux économiques et par la séduction des nouvelles générations d’ouvriers. Parce qu’il y a de fortes chances pour que les générations qui sont déjà positionnées politiquement sur les questions culturelles le restent tout le long de leur vie électorale.

 

« Remobiliser les ouvriers autour de la gauche passera par la séduction des nouvelles générations d’ouvriers »

 

Depuis le début de l’entre-deux-tours, certains commentateurs dressent des parallèles entre les discours de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen. Existe-t-il une porosité entre les électorats de ces deux candidats ?

 

C’est une construction médiatique et également une construction du Front national. Empiriquement, on n’observe pas de porosité. Les sondages donnent 15 % à 20 % de reports de voix de Jean-Luc Mélenchon vers Marine Le Pen. On trouve donc des électeurs  qui font ce chemin, mais les principaux flux en direction du Front national viennent de la droite. L’électorat de Jean-Luc Mélenchon est politiquement polarisé sur les enjeux économiques et la question des inégalités. Pour vous donner une idée, d’après les différentes enquêtes, il n’y a que 3 % de personnes hostiles à l’immigration chez les électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de Benoît Hamon. Or c’est une condition du vote Front national.

Clément Varanges 

 
   

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