À Whirlpool, le blocage s’enracine

EN CAMPAGNE. Ils s’étaient promis de tenir bon. Dix jours après le début du blocage, les ouvriers de Whirlpool, mobilisés contre la délocalisation de leur usine de sèche-linge en Pologne, s’organisent. Plus sûrs d’eux, plus solidaires, et beaucoup plus en colère.

 

Sur le parking, le tas de palettes prêtes à brûler a doublé. D’énormes pneus de tracteurs ont rejoint les flammes qui bloquent l’entrée des livraisons. Dans le barnum où la semaine dernière on ne trouvait qu’une table, une tireuse et une cafetière, se dresse maintenant plusieurs étagères remplies. « On tient un siège, il faut qu’on s’organise ! », lance une ouvrière. En milieu d’après-midi, quelques ouvriers déchargent d’une remorque de quoi monter un second barnum. « On va finir par construire en dur», plaisante quelqu’un. « La semaine prochaine, on a un village ici. »

 

 

La musique résonne dans le premier barnum. Hotel California, Les démons de minuit, Les sardines… Corinne et Véronique, 25 et 27 ans d’ancienneté, dansent. « C’est une discothèque ou quoi ? », s’amuse un ouvrier. Toutes les distractions sont bonnes à prendre. Mercredi midi, Florbela, la femme de Ludovic, élu CFE-CGC, est venue chanter du Fado, à la demande de la communauté portugaise de l’usine. Lundi, c’était football. Les Whirlpool ont affronté l’équipe de Picardie Debout, menée par François Ruffin. Ils ont perdu 3 à 5, mais d’après Tonio, chez Whirpool depuis 25 ans, « Les joueurs de l’autre équipe sont plus jeunes. »

 

Une solidarité de tous bords

« On est tous solidaires, même les gens qui ne se parlaient plus s’unissent maintenant », explique Corinne. Alors qu’au début de la grève, certains salariés dénonçaient des engagements à géométrie variable, la lutte contre la direction rassemble désormais à tous les niveaux. « 90 % des cadres sont derrière nous, maintenant. Le mouvement mobilise même ceux qu’on ne voyait pas au piquet de grève avant. Ils viennent, ils consomment, ils rentrent, et dans les moments de coup de gueule, ils sont derrière nous. » Tonio reconnaît toutefois que les ouvriers et les cadres ne sont pas exactement dans la même situation. « Disons que si on joue aux cartes ensemble, eux ils ont les as et nous les deux. »

 

 

Des anonymes s’arrêtent, déposent des sacs de nourriture et s’en vont. Une cagnotte a été lancée sur internet. En cinq jours, plus de 10 500 euros ont été récoltés. « Il y a des gens qui donnent 100 euros ! Et qui restent anonymes. Ils ne font pas ça pour la reconnaissance », s’émeut Véronique. Une autre cagnotte, sur place, est remplie de billets de 10 et 20 euros. « Ceux qui donnent, ce ne sont pas ceux qui ont le plus », s’anime Corinne. La somme récoltée compensera l’effort des ouvriers qui regrettent, comme Véronique, que la grève soit « un droit mais un droit  limité par l’argent ». La boulangerie d’à-côté les fournit en pain. « Le meilleur d’Amiens », selon Tonio. « C’est le goût du gratuit – et de la solidarité surtout. » Les supermarchés les plus proches donnent leurs invendus. « Koh-Lanta, ils peuvent s’accrocher, on a à bouffer », s’amuse un ouvrier.


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« On était les oubliés de la campagne, on est devenu un symbole », appuie Corinne. Selon elle, François Ruffin, qui a défendu les Whirlpool aux César et à l’Émission politique, a été « un tremplin ». « Humainement c’est une très belle personne. » Le journaliste et réalisateur de Merci Patron ! est aussi candidat aux législatives, mais à Whirlpool « il ne vient pas faire de récupération de voix », selon Corinne. Ce ne sont « pas ses idées », elle le répète mais il suit leur lutte depuis 2002. Aujourd’hui, il n’est plus le seul. Les médias se succèdent, belges, japonais, brésiliens… Pour Franck c’est « un moyen de pression sur les négociations ». Et aussi un moyen de faire connaître leur cagnotte. La veille, Tonio a posé ses conditions : « Je ne vous parle que si vous la mentionnez ».

 

 

La colère comme moteur

Au terme d’une semaine et demi de bras de fer, la direction vient d’ouvrir les négociations sur les primes de départ. Les premières indemnités proposées, jugées insuffisantes, ont piqué les ouvriers au vif : « Ça confirme qu’ils se foutent de nous ! », s’agace Tonio. « Alors que le groupe Whirlpool, c’est 320 millions de dollars de bénéfices après impôts ! » Mercredi 3 mai, le directeur Carlos Ramos, interpellé par les grévistes dans les locaux de l’entreprise pour la seconde fois en une semaine, reprochait à l’intersyndicale de « faire rêver » les salariés avec des primes trop généreuses. Il avait été hué. Arrivé cet hiver, juste avant l’annonce de la fermeture, il ne peut se défaire du surnom de « Liquidateur » dont les ouvriers l’ont affublé. Pour eux, Carlos Ramos est un inconnu. « Il ne connaît personne », résume Tonio. « Quand on le croise, il ne dit même pas bonjour. Il y a un malaise. »


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Tout le monde n’est pas égal chez Whirlpool, et les ouvriers ne l’oublient pas. Quelques uns murmurent au passage des employés de bureau et des cadres, moins engagés, et moins concernés sans doute. « Ils viennent manger ici à leur pause parce que c’est moins cher que la cantine ! », ironise une ouvrière, acide. « Quand on est allé manifester à Paris, un seul d’entre eux était là ». Personne, en revanche, ne reproche leur discrétion aux intérimaires. Ils sont plus de 200 chez Whirlpool et font souvent le même travail que les ouvriers, mais restent invisibles. Et pour cause : s’ils manifestent, ils ne seront pas repris.

 

 

« C’est même pire que ça ! » s’emporte Stéphane. « La boite d’intérim interdit les t-shirts “Whirlpool fabrique des chômeurs” à ses employés. S’ils les portent, ils sont virés ». Depuis que les lignes de production sont à l’arrêt, le travail manque, et la direction a fait parvenir aux intérimaires une liste de tâches à effectuer en attendant. Ménage compris. Le courrier cite explicitement le nettoyage des abris des fumeurs, des vitres et des « crottes de pigeon ». « Ils n’ont pas eu un contrat pour ramasser de la merde et des mégots », fulmine Stéphane. « C’est une honte ! » Lui est en grève totale depuis le début du blocage. « Par conviction. Je suis un rebelle moi ! » rit-il, très sérieux au fond.

Ils sont plusieurs à ne plus travailler du tout. Très présents, ils restent tard le soir à discuter au bord des flammes, et émergent de deux tentes le matin, le visage noirci par la fumée des pneus. Pour eux, l’engagement est total. « Je pense qu’ils préfèrent aussi rester en grève parce qu’ils ne supporteraient pas de retourner dans l’usine. », confie Tonio « Ça les mettrait trop en colère ».

 

 

Cette colère, tout le monde la mentionne. Souvent avec fierté, parfois avec crainte. Elle est un moteur, tant qu’elle ne déborde pas. Beaucoup redoutent qu’un dérapage discrédite leur lutte. « Ca devient dur de calmer les gens », reconnaît Tonio. « Certains veulent tout casser, ils se disent ” On n’aura rien, donc eux non plus “. » Les fantômes de Goodyear planent sur le piquet de grève. Les sept ans de combat des salariés du fabricant de pneus ont marqué les esprits. Un ancien ouvrier, de passage chez Whirlpool pour apporter son soutien, grimace. Là-bas, la lutte a été violente. Il évoque à voix basse le suicide de « six ou sept anciens collègues » après la fermeture. « Mais Whirlpool, c’est pas pareil, », rassure-t-il. « Ils sont beaucoup plus calmes ici. »

Joséphine Duteuil et Dune Froment

Photos de Joséphine Duteuil


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Whirlpool, une journée dans « la meute »


 
   

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