Amiens, pile et face

EN CAMPAGNE. « Amiens, ville de Macron ». Le raccourci est rapide, et un peu éculé. Même dans le centre-ville où il a passé sa jeunesse, « l’enfant du pays » n’est qu’un Amiénois parmi d’autres. Parti il y a longtemps, sans vraiment laisser de trace.

 

Emmanuel Macron a quitté la ville à dix-sept ans pour Paris et une terminale au lycée Henri IV. Sa romance, désormais exposée à tous, avec sa professeur de français de l’époque Brigitte Trogneux, l’avait poussé à s’en aller plus tôt que prévu. Il ne reviendra pas.

Restent quelques lignes sur sa biographie, que les journalistes exploiteront faute de mieux. Au Conservatoire de musique où il a étudié le piano pendant 10 ans, la secrétaire est assaillie par les appels. Patiemment, elle répète une fois de plus : « Que voulez-vous que je vous dise ? C’était un élève comme les autres. » Son professeur de l’époque est parti, et personne là-bas ne parle du candidat. Pas plus qu’ailleurs, en tout cas.

Jésuites et macarons

Au lycée privé La Providence, c’est un peu différent : la réputation de l’établissement tient pour beaucoup aux noms de ses anciens. Ou de leurs parents. « Il y a eu le fils de Baroin, et la fille de Thierry Lhermitte, par exemple », explique Juliette, à qui son père a promis : « Tu vas voir, en sortant de “la Pro”, tu peux tout faire. » Beaucoup de lycéens parisiens, aisés pour la plupart, sont inscrits en seconde à Amiens par des parents rassurés par les résultats au bac et la discipline stricte (« rigide », selon plusieurs élèves) du groupe scolaire jésuite.

Emmanuel Macron y passe six ans, de la sixième à la première. À la sortie des cours, tout le monde le sait, mais certains en parlent plus que d’autres. Julie est en terminale. Les élèves de son cours de science politique discutent souvent du candidat « et de ce qu’il propose au niveau du lycée, du bac notamment. » « Tout le monde a un avis sur lui, ici. »

« Moi, dans ma famille, on est pour », ajoute-t-elle. Les passages à la télévision du candidat sont suivis avec attention. Elle-même apprécie « ses idées et sa façon d’être », sa jeunesse et le fait qu’il « vienne d’ailleurs ». Tout comme Juliette, qui a voté Macron au premier tour. À quelques mètres d’elles, Maxence, inscrit en terminale S, est moins dithyrambique, mais il votera pour le candidat d’En Marche ! au second tour. « Je préfère cinq années pendant lesquelles il ne se passe rien à cinq ans de désastre », sourit-il avant de conclure : « En tout cas, je ne dirais pas qu’il est mieux simplement parce qu’il vient du même lycée que nous. »

 

© J. DUTEUIL

 

Dans le quartier Saint-Leu, dans le centre d’Amiens, on a enfilé un t-shirt d’En Marche ! à la statue qui se tient au milieu de la Somme. « Sûrement des jeunes qui sont venus là pendant la nuit », commente un passant. Avant ça, c’était un maillot de football. Plus rassembleur peut-être.

La seule trace tangible du candidat, c’est peut-être sa belle famille, qui tient deux chocolateries près de la cathédrale. Les établissements Trogneux, où l’on vend depuis cinq générations le célèbre macaron d’Amiens sur des étagères dorées garnies de miroirs. Jean-Alexandre Trogneux, le neveu de Brigitte Macron, tient désormais la boutique, visitée en avril par les ouvriers de Whirlpool, qui manifestaient dans les rues d’Amiens. « Je suis entré pour donner un tract à la vendeuse », se souvient Frédéric Chanterelle, délégué CFDT. « Je lui ai dit “Peut-être que vous pourrez faire passer ça à Emmanuel Macron pour nous ?”. Elle l’a chiffonné et jeté à la poubelle. » La direction des établissements n’a pas souhaité faire de commentaire.

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De friche en friche : l’autre Amiens

À vingt minutes de la gare en bus, route d’Abbeville, le piquet de grève des ouvriers de Whirlpool aura deux semaines – un accord a été annoncé vendredi après-midi. La délocalisation de leur production de sèche-linge vers la Pologne n’est qu’un épisode de plus dans une longue série de fermetures d’usines. Tonio, salarié de l’enseigne, s’énerve : « Ils partent ailleurs et créent de la misère mais en plus ils reviennent vendre leurs produits ici au même prix qu’avant. »

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Quand il s’approche du parking abandonné de l’usine Magneti Marelli, le portail est grand ouvert, « n’importe qui peut entrer ». Partout l’herbe pousse entre les blocs de béton. « La nature reprend ses droits », constate Tonio. Devant les bâtiments aux portes rouillées de l’ancienne usine, des bennes débordent de pièces abandonnées. Des pots de peinture, des pistes électroniques, des tableaux de bord… Les vestiges d’une production qui s’est arrêté en 2001, quand Magneti Marelli a décidé de fermer son usine d’Amiens. Plus de 700 personnes ont perdu leur emploi.

De l’autre côté, une partie des bâtiments est encore utilisée. Automotive Amiens continue à fabriquer des composants pour les tableaux de bord de voiture. 57 salariés y travaillent, eux aussi en suspens. Sur la façade, une banderole indique « Usine en danger : 57 salariés ». En 2012 déjà, un plan de départs volontaires avait été mis en place pour supprimer neuf postes. « Ils sont à moins d’un kilomètre de Whirlpool, mais leur combat n’intéresse personne. Macron et Le Pen ne sont pas venus, 57 personnes ce n’est rien pour eux », dénonce Tonio.

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Dans la zone industrielle Nord, une friche est plus connue que les autres. L’usine Goodyear, géant américain du pneu, a fermé définitivement le 22 janvier 2014, après sept ans de lutte, laissant 1 145 salariés sur le carreau. L’usine, immense, est entourée de barbelés. Là aussi, la végétation est revenue, éparse. Trois ans après la fermeture, l’entrée est toujours gardée. Le site de 28 hectares pourrait être racheté par BT Immo, spécialisé dans la logistique d’ici début juin. Cela permettrait d’éviter qu’une nouvelle friche s’installe dans le temps.

De l’autre côté de la route, l’autre grand fabricant de pneus. Racheté en 2003, Dunlop est devenue une filiale de Goodyear. Avec deux usines produisant la même chose, possédées par la même multinationale, la situation était vouée à pérécliter. Et c’est Dunlop qui est resté. Mais l’avenir de l’usine n’est pas assuré pour autant. Un plan de départs volontaires est en cours. 75 des 850 salariés sont concernés.

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En septembre, Amazon ouvre un centre de distribution à Boves, juste à côté d’Amiens. Le géant de l’e-commerce annonce 500 CDI en trois ans. La promesse paraît inespérée pour la région. Pourtant, la réaction n’est pas à la joie. Les mauvaises conditions de travail imposées par le géant américain sont de notoriété publique.

Joséphine Duteuil et Dune Froment

 
   

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