Tourcoing, la capitale de l’abstention silencieuse

EN CAMPAGNE. Plus d’un électeur de Tourcoing sur trois ne s’est pas rendu aux urnes au premier tour de la présidentielle le 23 avril. Une masse cachée, moins médiatique qu’à Roubaix, qui ne crie pas sur les toits sa désillusion. Pour ces abstentionnistes, le changement politique, c’est pour jamais.

 

La lumière peine à percer la chape de nuages. Au marché de Tourcoing ce jeudi, la foule est clairsemée. Assis sur le bord d’une camionnette, Gérard, 33 ans, pianote sur son portable. « Lui, il ne vote pas ! », désigne le patron de l’étal de vêtements. « L’élection ne va rien changer à ma vie. Ça va me donner quoi de plus ? », s’interroge Gérard. Pour le second tour, il renvoie les deux finalistes dos à dos : « Y’a aucun argument à voter Le Pen ou Macron. Ils ne vont rien changer. Tu crois vraiment que Le Pen a l’étoffe pour pousser la France à sortir de l’Union européenne ? »

Sur le quinquennat passé, il n’est guère plus enthousiaste : « Hollande a récupéré les affaires de Sarko. » Il préférait le temps du septennat : « Cinq ans pour un mandat, c’est trop court. Entre 2012 et 2017, tout n’a pas pu être fini. » La dernière fois que Gérard a voté ? Le crâne rasé lève les yeux de son smartphone. Il élève sa voix jusqu’alors monotone : « Chirac-Le Pen, en 2002. Putain, ça fait déjà 15 ans ! » Une autre époque. Aujourd’hui, même en cas de reconnaissance du vote blanc, il resterait abstentionniste. « Ça ne changerait rien ! », balance-t-il comme une rengaine.

À Tourcoing, 25 % des habitants sont au chômage et autant sont en dessous du seuil de pauvreté.

Tourcoing est une des villes les plus abstentionnistes de France. Au premier tour de la présidentielle de 2017, 33,9 % des électeurs ne sont pas allés voter. Aux régionales de 2015, ils étaient 61 %. Une « capitale de l’abstention » dans l’ombre de sa voisine médiatique, Roubaix, où l’abstention a culminé le 23 avril à 37,4 %. À Tourcoing, le climat social est propice à cette désaffection des bureaux de vote : un habitant sur quatre est au chômage et plus d’un quart est en dessous du seuil de pauvreté.

 

« Je m’en fous ! »
Quand on interroge les gens dans les allées, beaucoup rassurent : « J’ai voté, j’ai voté ! Tout le monde vote dans ma famille ! » Selon Malika, gérante d’un stand de vêtements, ce sentiment est de façade : « Dans nos clients, il y en a la moitié qui ne votent pas. Ils nous disent : ‘’Pas un pour suivre l’autre’’, ‘’Tous pareil’’, ‘’On n’arrive pas à joindre les fins de mois, il n’y a plus de travail pour les gens’’. » Parmi les passants, certains éconduisent aussi d’un « Ça ne vous regarde pas » ou d’un « Je m’en fous, je ne veux pas parler ! ».

« Les élections ne changeront rien à ma vie. Je préfère vivre au jour le jour » Mélina, caissière à Super U

Longs cheveux de jais, Mélina, la vingtaine, n’a voté dans sa vie que pour les municipales en 2014. La caissière assume son abstention pour la présidentielle. Macron-Le Pen, pour elle, c’est non merci : « Pas l’envie, pas le courage. Avec l’un ou l’autre, on est foutus ! » La politique et elle, « ça fait deux », comme elle dit. « Les élections ne changeront rien à ma vie. Je préfère vivre au jour le jour », philosophe-t-elle, sur une tonalité épicurienne.

Dans l’allée centrale, Virginie, 33 ans, travaille dans le milieu médical. Les cheveux plats, le visage fatigué, elle soupire : « Voter, ça ne sert plus à rien. La dernière fois, c’était pour la présidentielle d’il y a cinq ans. C’est de pire en pire. Les candidats ne proposent rien pour les conditions de travail dans la santé. »

Des actions des centres sociaux sans effets
Jean-Pierre, 64 ans, lui, hésite : « J’sais pas si j’irai voter », répète-t-il à l’envi. Il n’est pas de la famille des électeurs réguliers. « J’ai voté Fillon au premier tour, mais, là, je n’ai pas confiance en les deux finalistes. Ça ne me dit rien. » Mais, pour Raphaël, 18 ans, qui a voté pour la première fois le 23 avril, l’abstentionnisme, « c’est une mauvaise idée ». « Le vote blanc exprime le mécontentement de l’électeur. L’abstentionnisme, c’est moins clair : ça inclut aussi les gens qui vont à la pêche, ceux qui partent en vacances. »

Quelques jours avant le premier tour, les huit centres sociaux de Tourcoing avaient lancé une campagne d’affichage : « Je suis citoyen, je vote ». À la Bourgogne, quartier le moins civique de la ville, le centre social avait délocalisé l’inscription sur les listes électorales et organisé des débats sur l’utilité du vote. Pas suffisant pour inverser la courbe des abstentionnistes au soir du premier tour. Les non-votants ont progressé de deux points par rapport à 2012.

Jérôme Hereng


Pour aller plus loin : Mise au point … sur l’abstention


 
   

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